Le retour en force du risque géopolitique

  • Associé-Gérant - Responsable de la Gestion Financière - Rothschild Martin Maurel

Jamais, depuis de nombreuses années, le monde n’a connu pareille instabilité : conflits aux Proche et Moyen-Orients (Syrie, Irak, Afghanistan), tensions entre la Chine et ses voisins, guerre commerciale sino-américaine, instabilité en péninsule coréenne, annexion de la Crimée, actions de groupes terroristes…

L’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février dernier marque le paroxysme d’un retour en force du risque géopolitique. Les tensions internationales et le risque géopolitique1 – qui ont rarement donné lieu à des inflexions majeures sur les marchés2 et souvent été reléguées au second plan par les investisseurs – reviennent aujourd’hui sur le devant de la scène.

 

Accélération de la mondialisation post-rideau de fer & intégration des « pays émergents »

La mondialisation3, après une première phase d’accélération au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, a connu un deuxième essor à la suite de la chute du « mur de Berlin », mettant un terme à la guerre froide. Deux ans après, la chute de l’URSS marque la victoire symbolique d’un modèle sur l’autre : la victoire du libéralisme sur le communisme soviétique et l’avènement de la démocratie libérale.

Cette nouvelle ère démocratique s’accompagne de l’intégration progressive des grands pays « émergents » dans l’économie mondiale, avec surtout l’entrée de la Chine dans l’OMC en 2001 : la Chine marque ainsi son retour dans le système commercial international et se mue en moins de vingt ans « d’atelier du monde » à « superpuissance économique », s’ouvrant progressivement aux marchés de capitaux4.

Bercée par un sentiment général de globalisation, la mondialisation fut grandement facilitée par l’abaissement général des rigidités commerciales, la mise au second plan du rôle des états et la création progressive de multinationales-états.

Cette mondialisation « euphorique », a entraîné de nombreux effets bénéfiques évidents, des avancées économiques, technologiques, scientifiques, des gains de productivité, des flux humains, une sortie de la pauvreté de millions de personnes, la facilité d’accès aux cultures étrangères, etc…, mais a pu toutefois avoir également de nombreux effets néfastes : déclin relatif des anciennes nations « industrialisées », délocalisation des emplois, surexploitation de certaines ressources, fragilités politiques ou sanitaires…

 

Un monde multipolaire

Ces effets néfastes de la mondialisation ont pu, en plus de mouvements nationalistes, alimenter une recrudescence de mesures protectionnistes, visant à protéger des industries n’étant pas toujours prêtes à affronter la concurrence internationale ou à rééquilibrer la balance commerciale via des droits de douane, embargo, quotas ou barrières réglementaires.

À l’image du « Brexit », du contrôle grandissant des flux de capitaux étrangers, de la guerre commerciale sino-américaine mais aussi du conflit en Ukraine, le monde se fragmente peu à peu, nourri par une certaine contestation de cette « globalisation ».

Contestation renforcée en premier lieu par la crise du « Covid-19 », ayant eu pour avantage de mettre en lumière d’une part la nécessité d’une souveraineté accrue dans de nombreux domaines stratégiques mais aussi la fragilité de certaines chaînes de valeurs stratégiques. L’Union européenne affiche ainsi, par exemple, de nombreuses dépendances5 (matières premières, batteries, principes actifs pharmaceutiques, semi-conducteurs, technologie cloud, hydrogène…) ayant pu être mises en évidence durant la pandémie ou, plus récemment, lors du déclenchement du conflit ukrainien. (Re)constituer une souveraineté dans ces domaines constitue toutefois un immense défi…

Malgré l’humilité et le pragmatisme avec lesquels nous abordons le conflit géopolitique actuel, force est de constater que l’invasion récente de l’Ukraine et ses conséquences redistribueront l’ordre mondial établi6. Rappelons que celui-ci a sensiblement changé depuis la guerre froide : « l’Occident7 » représente dorénavant moins de 45% du PIB mondial contre près de 67% en 1973, tandis que la Chine a vu son PIB par habitant multiplié par 65 sur la même période !

Sans prévoir une « démondialisation » brutale8 – les interdépendances entre pays restent et resteront très fortes – on peut y percevoir l’aube d’une mondialisation plus raisonnée, intégrant davantage les aspects sociaux, culturels, environnementaux ou souverains des Etats.

 

Quels impacts sur les marchés et comment intégrer ce risque ? 

Depuis la fin de la « guerre froide », les dividendes de la paix9 ont permis de réduire la pression fiscale relative aux postes de Défense et d’augmenter le financement des services sociaux. L’année 2022 marque déjà un certain changement de paradigme via des annonces successives de renforcement des budgets de Défense (Chine, Allemagne, France…), renforçant une dynamique de réarmement mondial plus timide jusqu’à maintenant.

Cette fragmentation croissante du monde peut toutefois avoir un impact positif sur certains secteurs du marché, jugés stratégiques lors de crises, grâce aux plans d’investissement qui en découlent : relocalisation d’activités et de chaînes de production, accélération de l’innovation, subventions versées préférentiellement à certains secteurs, stimulation massive de l’économie...

Concernant la gestion des portefeuilles, ces basculements géopolitiques nous amènent à souligner les éléments suivants :

  • Les Etats utilisent leur influence politique pour promouvoir leurs intérêts économiques (et inversement) : ces stratégies d’Etat doivent être prises en compte dans les stratégies d’investissement, car susceptibles d’influer à court comme à moyen-long terme sur les performances et le risque associé.
  • La prévision des risques géopolitiques est difficile et subjective: elle doit être intégrée au risque « pays » et déclinée par classe d’actif, zone géographique, secteur d’activité et entreprises (certaines étant plus sensibles aux décisions politiques – énergie, numérique, finance, armement)
  • L’exigence d’un rendement plus élevé: les rentabilités futures des investissements sont susceptibles d’être influencées par l’apparition de crises géopolitiques faisant performer les « valeurs-refuge » comme l’or, les bons du Trésor américain ou les devises « fortes ». Selon la situation géopolitique, l’investisseur exigera donc un rendement plus élevé dans certains pays et donc une prime de risque plus élevée dans son appréciation de la juste valeur d’une entreprise.
  • La géopolitique régit globalement le marché des devises mondiales : le dollar américain détient encore le rôle envié de « devise mondiale de référence », rôle remis régulièrement en cause par la Russie10 ou la Chine. Cette place de choix pourrait, progressivement, être menacée par le yuan (ou yuan numérique), et permettre à la Chine d’avoir une emprise supplémentaire sur les échanges domestiques, puis mondiaux. Ces devises reflètent également la confiance et la solvabilité d’un Etat, à l’image du rouble russe au déclenchement des hostilités, ou du Venezuela avec la dépréciation historique de sa monnaie du fait d’une crise économique profonde.

Néanmoins, il n’existe pas aujourd’hui de moyen crédible pour couvrir le « risque géopolitique » dans un portefeuille. Nous estimons toutefois qu’il est nécessaire de :

  1. Rester discipliné dans son approche et dans ses choix d’investissement ; à l’image de la Chine qui fait l’objet d’une attention particulière au sein de notre gestion : pressions réglementaires portant sur le secteur de l’éducation en 2021, plateformes de livraison qui subissent des contraintes nouvelles sur leurs commissions, risque de delisting des ADR11 américains, craintes de démantèlement des géants technologiques chinois tels Tencent ou Alibaba…
  2. Diversifier son portefeuille (par classes d’actifs, zones géographiques, titres, fonds, secteurs, matières premières, « valeurs-refuges » … À ce titre, l’or est probablement une des meilleures protections contre les risques géopolitiques, mais aussi les matières premières ou une certaine exposition au secteur de la Défense.

Le fait d’avoir des pondérations raisonnées sur nos titres en direct, de questionner fréquemment les Gestionnaires des fonds que nous détenons, de détenir structurellement des devises « étrangères » associées à des zones géographiques relativement sûres (États-Unis, Canada et Suisse notamment) nous permet d’espérer mieux appréhender d’éventuels chocs géopolitiques, tout en limitant ces risques et leurs impacts potentiels, qui, par nature, sont imprévisibles et aléatoires.

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 Les équipes de Rothschild Martin Maurel sont à votre disposition pour vous conseiller.

[1] Le risque géopolitique peut être défini comme le risque auxquels sont confrontés les acteurs publics et privés, spécifiquement les investisseurs. Il se réfère à tout changement politique, social ou sécuritaire susceptible d’avoir un impact significatif sur des intérêts économiques, humains ou diplomatiques.

[2] Selon le bureau de recherche JP Morgan, après chacun des conflits depuis 1948, les actions européennes étaient en hausse 67% des cas après 1 mois et dans 78% après 3 mois.

[3] La mondialisation économique est, selon l’OCDE, un processus d’intégration plus étroite des marchés mondiaux, qu’il s’agisse des marchés financiers, marchés du travail ou de produits.

[4] Ce qui n’est pas exempt de tout débat depuis 12 mois.

[5] Selon les examens approfondis des domaines stratégiques pour les intérêts de l’Europe mené par la Commission Européenne en 2020 http://ec.europa.eu/info/strategy/priorities-2019-2024/europe-fit-digital-age/european-industrial-strategy/depth-reviews-strategic-areas-europes-interests_fr   

[6] Selon Anwar Gargash, conseiller diplomatique des Emirats Arabe Unis le conflit en Ukraine va provoquer un "changement significatif dans l'ordre international" et aura des répercussions "prolongées" et "profondes".

[7] États-Unis, Europe de l’Ouest et Japon.

[8] Bien que le PDG du premier gestionnaire d’actifs mondial, Larry Fink, considère le 25 mars 2022 que le conflit Ukrainien sonne le glas de la mondialisation.

[9] Les dividendes de la paix sont une approche de la budgétisation nationale où le financement à des fins militaires est réduit dans l’intérêt de la baisse des impôts ou de l’augmentation du financement des services sociaux selon spiegato.com

[10] Dans le cadre d’un contrat gazier conclu en 2014, la Chine et la Russie ont décidé de se passer du dollar pour leurs transactions

[11] Un ADR est un certificat américain négociable qui représente la propriété d’actions d’une entreprise non américaine. Concrètement, l'ADR permet aux entreprises étrangères d’avoir une cotation sur les marchés américains.