L'Inde : quarante ans de fortes mutations économiques

Inde

« Peu m’importe qu’il y ait du sucre aux Indes, de la porcelaine à la Chine, du café en Arabie ; il faut qu’on me l’apporte ! ”

Commentaire de Nicolas de Condorcet sur L'esprit des lois

L’Inde : quarante ans de fortes mutations économiques

Aujourd’hui cinquième puissance économique mondiale, l’Inde suscite un intérêt croissant à l’échelle internationale. Son ascension, marquée par une série de transformations politiques, économiques et sociales, s’inscrit dans une trajectoire singulière, où cohabitent traditions et ouverture stratégique au monde.

Cette dynamique semble s’être véritablement enclenchée en 1991, lorsque le pays, confronté à une crise aiguë de sa balance des paiements, a engagé une libéralisation économique majeure. Portée par des mesures de déréglementation, d’ouverture aux investissements étrangers et de privatisations, cette réforme a indéniablement marqué l’entrée réelle de l’Inde dans l’économie de marché globale(1).

En fait, dès les années 1980, les prémices de cette mutation se manifestaient déjà, sous l’impulsion d’Indira Gandhi et de son fils Rajiv Gandhi, avec une libéralisation interne impliquant les grands conglomérats familiaux. Entré dans cette dynamique nouvelle, le pays a rapidement su capter des opportunités, notamment dans le secteur informatique. Puis le passage à l’an 2000 et la nécessité de mise à jour des systèmes informatiques ont propulsé des entreprises comme Wipro, Infosys ou Tata Consultancy Services : Bangalore et Hyderabad sont alors devenues les pivots d’une industrie d’externalisation en pleine expansion(1).

Parallèlement, et sur un tout autre domaine, le secteur pharmaceutique a constitué un levier supplémentaire de développement stratégique. Depuis son entrée dans l’OMC en 1995, et son alignement sur les accords ADPIC(a) (Aspects des Droits de Propriété Intellectuelle liés au Commerce) en 2005, l’Inde a maintenu sa capacité à produire des médicaments génériques. Grâce à un cadre juridique favorable aux acteurs indiens, elle a consolidé son rôle de « pharmacie du monde », notamment pour les pays du Sud. Ainsi, la part des entreprises pharmaceutiques étrangères sur le marché indien s’est réduite en conséquence de 68 % en 1970 à 23 % aujourd’hui(2).

Visuel Inde 3

"Parmi les initiatives emblématiques figure Make in India, visant à faire du pays un pivot industriel d’ordre mondial..."

L’accélération de l’ère Modi

L’arrivée de Narendra Modi au pouvoir en 2014 a marqué un tournant dans la consolidation de la puissance économique indienne. Fort du soutien d’une population jeune, nombreuse et de plus en plus éduquée, le gouvernement a accéléré les réformes pour faire émerger un écosystème industriel et technologique solide. Si son taux d’alphabétisation reste inférieur à celui de la Chine (74 % contre 100 %)(3), l’Inde forme chaque année 1,5 million d’ingénieurs en soutien à l’économie numérique et au secteur des services ! À cela s’ajoute un levier de croissance majeur, la consommation privée, qui représente près de 65 % du PIB, ce qui semble conférer à l’économie indienne une forte capacité de résilience face aux chocs extérieurs, et soutient durablement la demande domestique.

Parmi les initiatives emblématiques figure « Make in India », visant à faire du pays un pivot industriel d’ordre mondial(1). À cela s’ajoutent « Digital India » et la plateforme India Stack, facilitant l’identité numérique, les paiements électroniques et l’authentification en ligne, éléments qui ont conjointement permis de poser les bases de la démonétisation entreprise en 2016. De plus, l’objectif d’autonomie stratégique se concrétise progressivement dans le programme « Atmanirbhar Bharat», destiné à réduire la dépendance extérieure dans les secteurs clés (4).

Mais cette ambition légitime de souveraineté s’inscrit aussi dans un contexte de rivalité croissante avec la Chine. Entre 2015 et 2020, la Chine a investi près de 5 milliards USD dans des start-ups indiennes, participant activement à l’émergence de 18 licornes locales(3). En 2014, Xi Jinping avait également promis 20 milliards USD d’investissements en Inde, notamment dans l’industrie et les infrastructures. Derrière ces intentions louables, l’interdépendance reste problématique, notamment au regard du projet de méga-barrage sur le Yarlung Tsangpo côté Chine (Brahmapoutre côté Inde)(5). Mais le déficit commercial avec son voisin (85 milliards USD en 2023) souligne encore un déséquilibre structurel. Pour y remédier, l’Inde a décidé de renforcer ses protections nationales : interdiction de 550 applications chinoises, exclusion de Huawei et ZTE de la 5G, mécanisme d’approbation préalable pour tout investissement chinois, retrait du RCEP(6) et relèvement des droits de douane…

Le contexte international s’avère favorable à cette stratégie. En effet, la tendance « China+1 »(7), adoptée par de nombreuses multinationales pour diversifier leurs chaînes d’approvisionnement, conforte la position de l’Inde. Ainsi Apple ambitionne de produire en Inde la majorité des iPhones destinés au marché américain d’ici 2025(8). En 2024, l’équivalent de 22 milliards USD d’iPhones y a été assemblé, représentant déjà 20 % de la production mondiale.

Visuel Inde

"Le gouvernement a accéléré les réformes pour faire émerger un écosystème industriel et technologique solide..."

Encore du chemin à parcourir…

Pour soutenir cette ambition industrielle, l’Inde doit néanmoins accélérer la modernisation de ses infrastructures logistiques. À titre d’illustration, le port de Jawaharlal-Nehru, près de Mumbai, voit passer un quart des conteneurs du pays, mais reste modeste comparé aux grands terminaux asiatiques. Une part importante du fret transite encore par des hubs étrangers comme Singapour ou Dubaï (environ 25% du fret entre l’Inde et l’Asie/Europe)(9). En réponse à ces enjeux, le futur port de Vadhavan, prévu pour 2035, permettra de tripler la capacité logistique et d’accueillir les plus grands porte-conteneurs mondiaux. Ce projet s’inscrit dans la stratégie MIV 2030(10).

Rajoutons que cette transformation ne saurait être possible sans un écosystème financier rénové. Depuis les réformes de 1991, l’Inde s’est dotée progressivement d’un système bancaire concurrentiel, numérique et orienté vers l’inclusion. Dans les années 2000, la microfinance et les technologies ont de plus élargi l’accès aux services bancaires. Puis la décennie suivante a vu l’essor du numérique : Aadhaar(b) (système d’identification de la population de l’Inde fondé sur la biométrie) et UPI(c) (Unified Payments Interface, système de paiement mobile indien) ont révolutionné les usages bancaires, favorisant l’émergence d’un écosystème FinTech dynamique.

Et depuis 2020, le secteur poursuit sa transformation : apparition de banques 100 % numériques, consolidation du paysage bancaire public, orientation vers la finance verte et renforcement du rôle de la RBI (Reserve Bank of India) dans la stabilité macroéconomique… Dans ce processus de mutation, le marché obligataire a, lui aussi, gagné en attractivité grâce aux obligations FAR (Fully Accessible Route), accessibles sans restriction aux investisseurs étrangers et désormais intégrées dans les indices J.P. Morgan GBI-EM. En seulement quelques années (juin 2025), l’encours des FAR représente déjà près de 330 milliards USD !

Pour l’investisseur

Du côté des marchés actions, l’Inde s’affirme comme un acteur majeur, avec une capitalisation boursière globale de 4 500 milliards USD, ce qui la place parmi les cinq premières places financières mondiales. Selon Goldman Sachs(11), les bénéfices des entreprises cotées devraient croître de 12 à 15 % par an dans les cinq années à venir. À ce niveau de valorisation, le Price-Earnings Ratio (PER) moyen du marché indien s’établit autour de 20 à 21, légèrement supérieur à la moyenne des marchés dits « émergents ». Cette prime reflète à la fois la résilience domestique, la profondeur du marché local et les perspectives de croissance structurelle à long terme. Les secteurs porteurs incluent notamment les technologies de l’information, la finance, les biens de consommation et les infrastructures. Et malgré un léger ralentissement des introductions en bourse en 2025, le marché reste dynamique, notamment dans les secteurs précités.

L’Inde paraît donc s’imposer aujourd’hui comme un acteur central de l’Asie du XXIe siècle. Par sa démographie, son marché intérieur, son potentiel technologique et ses réformes, elle s’affirme comme un pôle majeur de stabilité et de croissance. Désormais, elle représente indubitablement le principal rival stratégique de la Chine en Asie, forte d’un modèle de développement propre et d’un ancrage démocratique.

Mais certaines fragilités fondamentales persistent néanmoins ! À titre d’exemple, des efforts sont encore nécessaires pour renforcer la qualité de la gouvernance publique et améliorer l’efficacité administrative. Ces leviers semblent essentiels pour consolider la confiance des investisseurs et accompagner la montée en puissance du pays.

Dans un tel contexte, cette citation attribuée à Socrate prend tout son sens : « Le secret du changement consiste à concentrer son énergie pour créer du nouveau, et non pour se battre contre l’ancien. »

Elle résume bien la trajectoire de l’Inde : construire l’avenir en transformant le présent... tout en assumant avec pragmatisme les héritages et défis de son histoire. Trajectoire parfois paradoxale !

[1] Portail de l’IE, mai 2024, « L’Inde et la politique d’accroissement de la puissance par l’économie », Jules Basset
[2] Yves-Marie Rault-Chodankar, « L’Inde dans la mondialisation pharmaceutique Sud-Sud », GéoConfluences, Université Paris 1, mai 2025
[3] Sylvia Malinbaum, « Chine/Inde : la rivalité, jusqu’où ? », Diplomatie n°133
[4] Initiative « Atmanirbhar Bharat », politique industrielle lancée en 2020
[5] Franck Galland, « Le méga-barrage chinois sur le Tsangpo », Diplomatie n°133
[6] RCEP : Regional Comprehensive Economic Partnership, actif depuis janvier 2022
[7] Stratégie dite « China+1 » pour la diversification des chaînes de valeur
[8] Silicon.fr, avril 2025, « Apple déplace sa production d’iPhones en Inde »
[9] The New York Times, Peter S. Goodman et Hari Kumar, 2025, via « Ports et corridors »
[10] MIV 2030 : Maritime India Vision 2030, programme national portuaire
[11] Goldman Sachs – India Equity Strategy Outlook 2025, avril 2025

 

[a] ADPIC, Aspects des Droits de Propriété Intellectuelle liés au Commerce
[b] Aadhaar, système d’identification de la population de l’Inde fondé sur la biométrie
[c] UPI, Unified Payments Interface, système de paiement mobile indien